Yvonne Cattier
Artiste peintre« Parcours »
Artiste peintre« Parcours »
« L’enfant se pare de grimaces et protégé par ses pitreries, se réfugie derrière le masque du Silence et observe muet le monde à sa portée… »
De 1960 à 1963:
Avant des études de peinture monumentale à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, je bénéficiais d’un enseignement très complet dans une école d’art appliqué.De 1960 à 1963:
L’un de nos professeurs nous encourageait dans des recherches de compositions des grands maîtres, de la Renaissance et de l’époque Baroque. Il nous faisait découvrir les lois du nombre d’or, ce qui nous passionnait.
Du Titien à Poussin, de Rubens à Rembrandt nous découvrions les lignes de force qui structurent l’espace pictural.
Chaque matin était consacré à l’étude de deux nus, de détails de mains, de pieds et aux dessins d’après les plâtres antiques. Nous apprenions les secrets de l’aquarelle, de la peinture à l’huile, de la détrempe, de l’émulsion à l’œuf.
Toutes ces matières intégrées à force d’être répétées inlassablement resteront un bagage inaltérable.
Cette école nous formait en trois ans dans les disciplines de notre choix. J’optais pour des études d’illustration, ce qui rejoignait mon goût pour la lecture.
Les cours étaient dispensés par des artistes tous engagés professionnellement dans les disciplines qu’ils nous enseignaient. Mais aucun d’eux ne nous parlait ni d’Art Brut, ni des courants surréalistes de l’après-guerre.
Au terme de ces études j’avais 19 ans. Grâce aux conseils de ce professeur féru en analyse de composition, je choisi de compléter ma formation et pris une toute autre voie : la peinture de grands formats, l’art mural.
Ces deux formations correspondaient chez moi à deux tendances.
L’un est de « tout exprimer dans un petit espace en relation avec la littérature.
L’autre tendance est de peindre rapidement en créant des œuvres de grands formats dynamiques et lyriques.
L’un est de « tout exprimer dans un petit espace en relation avec la littérature.
L’autre tendance est de peindre rapidement en créant des œuvres de grands formats dynamiques et lyriques.
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L’été 1964:
D’emblée, cette technique de tradition avec ces règles strictes me permet de découvrir le travail de collaboration entre artistes et artisans dans un climat d’authentique respect pour le métier de graveur et d’imprimeur.
Presque tous les artistes qui marquèrent le siècle étaient des habitués de l’atelier. Là haut, sur la butte Monmartre régnait une atmosphère exceptionnelle. A 20 ans, parmi eux, j’eu la chance de vivre des moments de pures créations.
Par la suite, lors de mes fréquents séjours à Paris, je gravais sur des cuivres de petits formats, à l’inverse des artistes présents à qui les éditeurs commandaient des formats impressionnants. Ce qui chez l’un d’eux provoqua cette réflexion : « Elle a de la chance ! En gravure on peut tout dire sur une petite surface, voyez Rembrandt ! Il n’avait pas besoin de grand-chose pour créer un monde ! »
A l’atelier Lacourière et Frélaut, le rituel était de fêter les moments forts – un bon à tirer, la fin d’un tirage, une plaque qui tombe par terre, tout était prétexte à se réjouir.
Parmi eux, je me sentais faire partie d’un microcosme de société idéal où les uns et les autres apportaient les compétences utiles à l’œuvre en cours.
A cette époque, la collection d’Art Brut de Dubuffet fut pour moi une découverte capitale. Exposée temporairement au Musée des Arts décoratifs à Paris, je pouvais confronter l’expression de pure nécessité des psychotiques avec celles des artistes conscients de leurs créations.
Chacun mû par le besoin impérieux de créer. Parfois leurs expressions se rejoignaient et pouvaient se confondre. Mon travail tout aussi vital était en pleine évolution et se nourrissait de ces multiples rencontres.
L’Art Brut m’apprend qu’une bonne part d’inconscient guide déjà mon travail. Il s’en dégage une expression libérée de toute contrainte formelle et volontariste.
Le bagage de l’enseignement académique basé sur l’observation puis l’interprétation du réel fera partie de « l’aventure picturale ». Il sera « du voyage », comme un outil à l’expression, non une fin en soi et certainement pas la démonstration d’un acquis technique, ni d’en talent quelconque car il s’agit bien d’une aventure incontournable que celle d’une vie vouée à la création et d’une immersion entre réel et imaginaire.
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Dès 1964:
En gravure j’osais m’aventurer dans les mondes intérieurs, nourrie par des œuvres littéraires comme d’autres le furent par des récits mythologiques.
Boris Vian, les romancières anglaises du début du siècle dernier, Dostoïevski, Tchékhov, Gorki, etc… Les méandres de l’âme russe me donnaient le droit de vagabonder dans les zones irrationnelles des sentiments. L’expression inquiète d’un romancier me rassurait.
Graver dans le cuivre, dessiner sur papier ou brosser à l’huile avec une palette aux dominantes sombres attestaient dans mon travail de l’influence des expressionnistes flamands. L’inspiration en était le monde rural, les animaux domestiques, le changement des saisons, etc… Les espaces assombris révélaient beaucoup d’angoisses, beaucoup de questionnements, pas assez de réponses, des choix à faire laissés en suspens.
Boris Vian, les romancières anglaises du début du siècle dernier, Dostoïevski, Tchékhov, Gorki, etc… Les méandres de l’âme russe me donnaient le droit de vagabonder dans les zones irrationnelles des sentiments. L’expression inquiète d’un romancier me rassurait.
Graver dans le cuivre, dessiner sur papier ou brosser à l’huile avec une palette aux dominantes sombres attestaient dans mon travail de l’influence des expressionnistes flamands. L’inspiration en était le monde rural, les animaux domestiques, le changement des saisons, etc… Les espaces assombris révélaient beaucoup d’angoisses, beaucoup de questionnements, pas assez de réponses, des choix à faire laissés en suspens.
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Ensuite, deux années passées en Tunisie m’ont donné l’envie de tout connaître de ce pays écrasé de soleil huit mois par an, baigné dans une lumière omniprésente.
Les habituelles introspections s’estompent. Je devais tout apprendre d’une culture tellement différente de la notre par biens des aspects.
Les couleurs prennent la place des demi-teintes et les fonds s’éclaircissent. Parfois même la toile blanche reste visible.
Les formes s’ouvrent lyriques, influencées par les tissages et les broderies.
Les espaces cloisonnés disposent en alternance les couleurs pures entourées de tons rompus. Ils rappellent les Kilims vus dans les souks pour « le plaisir des yeux » comme disent les Maghrébins.
Le port vestimentaire, la démarche des passants, chez les femmes les gestes des mains jointes à la parole ont quelque chose de théâtral à mes yeux d’Occidentale.
Les vêtements longs des hommes et des femmes rappellent les tenues des temps bibliques. Et quinze ans après, je retrouverai sur la scène du théâtre Jean Vilar la même ampleur expressive des comédiens, mainte fois immortalisée dans mes croquis de scène pris sur le vif.
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Le retour en Belgique n’a pas modifié l’utilisation d’une palette très colorée. Au contraire, le lyrisme des plans fuyants et les objets lancés dans l’espace gardent jusqu’en 1980 l’empreinte de la lumière et l’influence de la culture maghrébine.
L’année 1981 est marquée par la longue maladie de mon père et 1984 par un grave accident.
Ces bouleversements et une convalescence prolongée ont aiguisé mon attention sur « les petites choses du quotidien ».
Retrouver progressivement la santé exigeait une grande concentration. A chaque fois que je récupérais des forces, c’était une nouvelle victoire. Les conséquences de cet accident ont modifié l’ordre des priorités que je me suis données dans la vie.
Retrouver progressivement la santé exigeait une grande concentration. A chaque fois que je récupérais des forces, c’était une nouvelle victoire. Les conséquences de cet accident ont modifié l’ordre des priorités que je me suis données dans la vie.
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Après cette période d’immobilité forcée, j’ai peint sur des rouleaux de papier longs de septante-cinq mètre et hauts d’un mètre cinquante
Le premier rouleau montre une succession de petites scènes, des espaces de vie habités par des objets, des animaux domestiques et des gens attablés…Puis un départ et un retour…
La technique employée est le lavis rehaussé d’aquarelle. Il fut exécuté en un mois.
Le travail élaboré par portion se présente tel le déroulement d’une bobine de film géante. Le déroulement manuel du début à la fin dure environ vingt minutes.
Contrairement au lyrisme de l’expression antérieure, ici tout est dense et sombre sauf la séquence de départ, en pleine lumière.
Les trois rouleaux suivant expriment le voyage, la fluidité de l’eau, la tempête, les éclaircies, etc…
Le rouleau intitulé « Le voyage sur l’eau » est inspiré d’une rencontre et d’un récit.
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A cette même époque, j’exécute sur toile des ânes peints sur deux faces. Ils sont détourés et ont six à huit pattes tant ils sont pressés !
Ne pas perdre de temps après une si longue convalescence ?
Les grands espaces paysagés peints à cette époque sont tous exécutés sur papier d’emballage en provenance de Tunisie.
Depuis 1984, que ce soit les supports, les techniques ou les thèmes de travail, tout est en rapport avec les lieux, des personnes, des évènements socio-politiques marquants.
Seule la représentation de l’âne est apparue depuis l’enfance, depuis que je dessine. Elle n’est pas sans être influencé avec « Vue sur les toits de Boitsfort » de Rik Wouters, tableau grâce auquel je pouvais voyager en pensée pendant des déjeuners interminables chez ma grand-mère. Un âne esquissé dans le bas de la toile a peut-être été un compagnon de flânerie hors des contraintes familiales.
Je peins rapidement. Exécution sans retouches. Les accents colorés ponctuent l’espace qui font dire à certains qu’ils sont musicaux.
Proche de l’esprit d’un Hokusai quand il déclare en substance :
« A 20 ans je saurai dessiner un homme, à 30 ans un bœuf, à 40 ans un arbre, à 80 ans un simple brin d’herbe balancé par le vent ».
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Après 1994 « Les objets silencieux » et « les papiers colorés, découpés et recollés » sont apparus, inspirés par la surinformation mensongère des médias.
Les tracés à l’encre de Chine sur papier de soie évoquent la fragilité des individus, fantômes d’eux-mêmes, taches noires, trous dans le blanc du papier.
Les portraits aux traits noirs sont les portraits des « invisibles », ceux qui furent et restent malgré leur départ. La mort ne sépare qu’en apparence…
Les scènes bibliques que l’ont retrouve dans certains petits carnets sont inspirées de l’espace scénique du jeu des comédiens au théâtre et des textes classiques.
Ces scènes d’un autre temps empreintes de spiritualité sont en réaction au mode de vie des grandes villes et des pays nantis gavés de tout.
Les dessins sont de plus en plus fouillés ou au contraire très épurés.
La figuration est partout présente.
Peut-être est-ce simplement une réaction face à la déshumanisation, au rouleau compresseur des valeurs matérielles.
On peut s’interroger sur l’avenir de la qualité des rapports humains gangrenés par le monde virtuel.
J’en arrive parfois à dessiner avec minutie, comme d’autres l’ont fait penché sur leurs enluminures au moyen-âge. Pendant que la course effrénée aux profits ouvre la voie au stress et à la frustration. Travailler lentement et être disponible à l’instant présent sans désir particulier m’est indispensable.
Faut-il le préciser, à partir de 1984, je ne peins plus que sur de grands rouleaux, dans des carnets ou des carnets accordéons, rarement sur toiles ou feuilles de papier séparées.
Ces supports à dérouler, feuilleter, tourner, ouvrir font tous appel à la mémoire.
Et cette mémoire sélective qui transforme le souvenir de la page tournée ou le déroulement des séquences successives comme fragments en mouvement, comme un spectacle pictural. Tel est le pari actuel de mon travail qui sûrement nourri par la vie subira encore bien d’autres évolutions imprévisibles.
Ces supports à dérouler, feuilleter, tourner, ouvrir font tous appel à la mémoire.
Et cette mémoire sélective qui transforme le souvenir de la page tournée ou le déroulement des séquences successives comme fragments en mouvement, comme un spectacle pictural. Tel est le pari actuel de mon travail qui sûrement nourri par la vie subira encore bien d’autres évolutions imprévisibles.
Yvonne Cattier
Mai 2006
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